Le professeur Maurice Besset nous a quittés le 6 décembre 2008. Il a disparu un jour de haute neige, discrètement, dignement, à l’image de ce que fut l’oeuvre de cet homme d’exception. Originaire de Mouthe, la « Brévine » du Jura français, il avait gardé de ses racines le tempérament rude, la simplicité madrée du montagnard qui ne détourne pas son regard et va droit au fond des choses, caractère qu’il partageait avec cet autre Jurassien, Le Corbusier, dont il fut l’ami et l’un des exécuteurs testamentaires.
Son extraordinaire trajectoire lui offrit pourtant tout pour le faire tomber dans les pièges d’un ego qu’il rabrouait, bougon, chaque fois qu’il était question de lui-même. Sa formation à « Normale Sup’ » sera couronnée d’une agrégation d’allemand. Il est l’auteur d’un Novalis et la pensée mystique (1947) ainsi que de traductions, l’Italienische Reise de Goethe ou les mémoires de Félix Klee sur son père, Paul Klee, Leben und Werk (1963). En 1947, il prend la direction de l’Institut français d’Innsbruck qui deviendra, sous son impulsion, dans l’Autriche hébétée de l’après-guerre, un centre de renouveau culturel et artistique de première importance.
Maurice Besset évoquait souvent avec nostalgie ces années de jeunesse difficiles, sans budgets, mais animées de dynamisme et d’espoir. Dans cette atmosphère enthousiaste de tous les possibles il organisa, avec trois bouts de ficelle, de multiples colloques, séminaires et autres échanges internationaux, notamment les fameuses Internationalen Hochschulwochen d’Alpbach, dans le Tyrol, où il réunissait étudiants et spécialistes des deux côtés de l’Atlantique dans une réflexion pluridisciplinaire sur les domaines les plus variés, littérature, philosophie, arts, médecine, théâtre, presse, architecture, urbanisme. En 1958, il est nommé à la tête de la Maison de France à Berlin avant de rejoindre bientôt le Musée national d’art moderne de Paris comme conservateur. Il y élabore entre autres, un projet muséal qui ne se concrétisera que beaucoup plus tard dans le Centre Pompidou, poursuivant cette démarche culturelle sans frontières qui caractérisera sa pensée et son travail toute sa vie, faisant se croiser peinture, sculpture, architecture, photo, cinéma, théâtre, musique.
En 1969, il prend la direction du Musée de Grenoble qu’il contribuera à moderniser et dont il enrichira considérablement les collections, en particulier dans le champ de l’art contemporain international. Son grand regret aura été de ne pas pouvoir réaliser le bâtiment du nouveau musée qu’il avait programmé mais qui, faute de moyens, ne fut inauguré qu’en 1994.
Parallèlement à ses activités muséographiques, Maurice Besset enseigna l’histoire de l’art aux universités de Besançon et de Grenoble, puis, dès 1972, à celle de Genève où il succéda à une autre inoubliable personnalité, Jean Leymarie, décédé en 2006. Il y occupera la chaire d’histoire de l’art moderne et créera un domaine d’enseignement nouveau, spécialisé dans l’art contemporain. C’est comme professeur et comme «maître» que Maurice Besset a marqué des générations d’étudiants en histoire de l’art. Cet enseignant parfois austère n’avait rien d’académique. Sa culture aussi vaste que diverse était le fruit d’une curiosité toujours vive pour tous les domaines de la création et de l’esprit. L’originalité de ce savoir était de ne pas se fonder sur la seule accumulation livresque mais plutôt et surtout sur l’expérience existentielle. Sa réflexion intellectuelle se nourrissait intensément de la rencontre, de la confrontation directe, sans médiation, avec l’oeuvre et avec l’artiste.
Jusqu’à ses derniers instants, il restera passionnément attaché à cette relation quasi-physique à la création, suivant d’un oeil toujours neuf les expérimentations les plus avancées de la création contemporaine. Il fut proche de nombreux artistes, de Sonia Delaunay à Olivier Mosset, d’Alexandre Calder à Gottfried Honegger, pour lesquels il signa d’importants catalogues. Il publia également un bref et lumineux Art du XXe siècle (1976).
Maurice Besset fit également entrer l’histoire de l’architecture moderne dans son enseignement. Cette discipline était depuis toujours au coeur de ses préoccupations: dès 1963, il participa aux travaux d’inventorisation du patrimoine architectural français du XXe siècle demandée par Malraux et, en 1968, publia l’une des premières études synoptiques sur les réalisations contemporaines, La nouvelle architecture française. La rencontre de Le Corbusier, peu après la guerre, sera la grande affaire de sa vie et déterminera cet intérêt convergeant pour l’architecture et les arts. Il lui consacrera plusieurs études, notamment Qui était Le Corbusier (1968), ouvrage qui reste à ce jour probablement la meilleure introduction à son oeuvre, ainsi que la magnifique édition des Carnets de Le Corbusier (1981).
En 1988, dans le cadre de l’ Octobre des arts de Lyon, il assura le commissariat d’une exposition majeure intitulée La couleur seule, l’expérience du monochrome. L’évènement fera date en ce qu’il proposait un regard panoramique inédit sur une expérience cruciale pour le développement de l’art du XXe siècle, depuis la révolution conceptuelle de Duchamp et les recherches des néoplasticiens : la réduction au maximum, par l’artiste, de la décision pour aller jusqu’aux limites «où il y a encore art et déjà sens», comme il l’expliquait. Il s’agissait, en d’autres termes, d’aller à l’essentiel en laissant contingences et fioritures sur le bord du chemin. C’est cette même quête du fondamental qu’il avait identifiée chez Le Corbusier dans son approche des problèmes de la société moderne, de la ville et de l’habitat. Pour Maurice Besset, les recherches extrêmes des plasticiens et celle du maître de l’architecture se rejoignaient. Or une telle démarche excluait toute complaisance. Il se défiait instinctivement des idées préconçues des «exégètes» ou des «foutaises des concepteurs» comme il aimait à dire en précisant que «l’art doit rendre visuellement intelligible, non philosophiquement explicable». C’était un homme de peu de mots. Sa vie et son oeuvre ont été marquées par la rigueur qu’il discernait chez les meilleurs des artistes de notre temps, ceux qui savent, disait-il, « réduire le nombre de coups joués pour augmenter le poids de chaque coup ».
Maurice Besset nous manque. Derrière sa rugosité bourrue se cachaient une infinie générosité, une amitié profondément fidèle, un humour extralucide. La perte de sa présence nous rend sensible à tout ce qu’il représentait d’exigence de soi, de droiture intellectuelle, d’ouverture d’esprit, de défiance des,certitudes. Il repose désormais dans le petit cimetière de Combloux, en Haute Savoie, auprès de Colette, son épouse, pour laquelle il conserva, jusqu’au-delà de la mort, la fraîcheur d’un amour juvénile. Cela aussi fut une leçon d’humanité, et pas la moindre.
Bernard Zumthor, 9 janvier 2009
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